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Lessivé après 40 km, il veut aujourd’hui traverser l’Europe à vélo

Tom Claes est une tête de mule intrépide. Existe-t-il d'autres mots pour décrire quelqu’un qui part vivre en Colombie ? Qui participe à la Transcontinentale, la course cycliste la plus difficile d’Europe, alors qu’il y a sept ans, il n’arrivait même pas à parcourir 40 kilomètres ? Aujourd’hui, le bikepacking est l’une des plus grandes passions de cet homme. Portrait d’un aventurier sur deux roues.


Rattrapé au tournant sur la Transcontinentale

Le crépuscule tombe peu à peu sur la campagne serbe lorsque Tom Claes prend un virage à gauche sur une route de gravier. Enfin, « route de gravier », c’est beaucoup dire pour décrire cet amas de rocaille et de gravats. En comparaison, même la forêt de Wallers ressemble à une autoroute flambant neuve. Et en plus, cette route est pentue ! Alors que Tom avance en cahotant à la vitesse d’un escargot, en louvoyant de temps en temps pour contourner une grosse pierre, un peloton de moustiques prend d’assaut ses bras et ses jambes. Bienvenue en pleine nature !

 

Tom jure tout bas. Il se demande pourquoi il a eu besoin de prendre à gauche. Pourquoi n’a-t-il pas continué tout droit comme la plupart des autres participants ? Et d’ailleurs, qu’est-ce qui lui a pris de participer à cette Transcontinentale, une course monstrueuse de 4 000 kilomètres et de 40 000 mètres de dénivelé positif qui relie l’Europe de l’Ouest à l’Europe de l’Est ? Il a le dos cassé, les jambes douloureuses, ses mains ressemblent à des gants de boxe tellement elles sont enflées, et il trimballe un énorme manque de sommeil.

 

Au cours des 48 premières heures de la course, il n'a dormi que quatre heures, son Garmin l’a lâché et ses pneus tout fins se sont déchirés cinq fois. Il n’a plus de pneu de secours depuis longtemps. S’il crève encore un pneu ici, sur cette route criblée de nids-de-poule, il est foutu. Tout ce qui lui reste, ce sont des rustines. Ces satanés moustiques meurtriers pourront alors s'en donner à cœur joie.


Détour vers un beau souvenir

Mais Tom continue mordicus à pédaler et ne crève pas. La campagne serbe lui offre un de ces magnifiques couchers de soleil qui semblent incendier les champs de blé et rendent les montagnes au loin plus imposantes. Soudain, Tom oublie tout : sang, sueur et larmes. Ce ne sont plus les moustiques qui lui hérissent le poil, mais la chair de poule. Il réalise soudain pourquoi il s’est lancé dans cette grande aventure. « Les détours les plus inattendus offrent souvent les plus beaux souvenirs. Je ne suis pas arrivé à la destination prévue cette nuit-là, mais je m’en fichais. »

 

Le bikepacking, un mélange entre backpacking et biking, gagne en popularité en Europe. De plus en plus d’aventuriers partent à vélo à la recherche de coins de nature inexplorés où passer la nuit.

 

La Transcontinentale est le comble du bikepacking. Il s'agit d'une course annuelle d'une distance ultra longue à travers l’Europe. Alors que pendant le Tour de France, les coureurs se font tranquillement masser le soir, les chronos de la Transcontinentale ne s’arrêtent jamais. Les participants choisissent leur itinéraire et leurs étapes. Et ils doivent se débrouiller — l’aide extérieure est interdite. Cette année, Tom aimerait terminer la course.


Les chronos de la Transcontinentale ne s’arrêtent jamais. Les participants choisissent leur itinéraire et leurs étapes.

Faisons les présentations : qui est Tom Claes ?

41 ans

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Originaire d’Anvers.

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Entrepreneur dans le secteur informatique, il crée des applis et conçoit des solutions numériques.

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Il a vécu à Carthagène (Colombie), mais revient habiter en Belgique cette année.

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L’année dernière, il s’est lancé dans l’aventure de la Transcontinentale, qui reliait Bourgas et Brest.

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Cette année, il participera à B-Hard (1 200 kilomètres et 14 700 mètres de dénivelé positif en 90 heures à travers la Bosnie-Herzégovine) et à la Transcontinentale (dans l’autre sens cette année).


Plongée dans les profondeurs

N’allez pas imaginer que Tom a toujours été un fana de la course. Loin de là : il y a sept ans, courbé sur le guidon et affrontant le vent, il n’est pas parvenu à rentrer chez lui après une excursion le long du canal. Après 35 kilomètres, il a dû appeler son épouse, car il souffrait de crampes dans les jambes. Chérie, viens me chercher en voiture, s’il te plaît. « C’est lamentable, quand j’y repense », sourit Tom. « Aujourd’hui, cela ne m’arrive qu’après 300 kilomètres. C’est bien la preuve que l’être humain peut toujours repousser ses limites. »

 

Car Tom adore les défis sportifs. Ironman ou marathon : il suffit d’émettre l’idée en sa présence pour qu'il se mette à chercher les formulaires d’inscription. C’est un peu comme plonger dans une étendue d'eau sans en connaître la profondeur. « J’aime sauter dans l’inconnu », admet-il. « C’est la meilleure façon d'apprendre. Et j’aime les nouvelles expériences. Essayer de nouvelles choses me paraît plus intéressant qu’améliorer mes performances pendant un marathon. »

 

C’est avec la même bravoure que Tom se lance dans une aventure à l’étranger en janvier 2015. Avec son activité d’indépendant, il vient de conclure une bonne affaire, et il se dit : c’est maintenant ou jamais. Avec Emelis, son épouse colombienne, il s’installe à Carthagène. « Les gens m’ont traité de fou. Ce qui est marrant, c’est qu’ils font pareil maintenant que nous revenons. La plupart des gens ont besoin de sécurité. Alors que nous serions simplement revenus en Belgique après six mois si c’était trop dur en Colombie. »


Le vélo en Colombie : à toute vitesse

Mais ce n’était pas trop dur. Le soleil des Caraïbes donne envie à Tom de sortir. Presque tous les jours, pendant deux heures, il transpire à vélo. Chaque matin, au moment de partir, il croise un groupe de cyclistes colombiens qui l’invitent à les rejoindre. Départ à 4h45, « pour devancer la chaleur. Le soleil se lève à six heures et qui dit lumière, dit chaleur. Retour à la maison vers sept heures et quart pour pouvoir se mettre à travailler à huit heures. »

 

Le groupe hétéroclite avec lequel Tom part en vadrouille a une chose en commun : ils roulent à toute vitesse. Chaque matin est une lutte contre le vent, le soleil et l’humidité. « Les Colombiens ont un esprit très compétitif. Très souvent, je me suis dit : on ne pourrait pas se calmer un peu ? » Ses compagnons d’entraînement ne jurent que par leur trajet habituel le long de la côte. C’est magnifique, mais Tom a envie d’explorer la région.

 

Seul, il part découvrir les barrios, des villages populaires où ses comparses ne se sont jamais aventurés de peur de croiser des rebelles. « Les FARC, c’est de l’histoire ancienne, mais la peur est encore bien ancrée chez les Colombiens », dit Tom. « Je connais mieux les routes locales qu’eux. On découvre tout le temps de nouveaux itinéraires, des allées de sable qui, du jour au lendemain, sont pavées. C’est fantastique. »


J’ai une meilleure connaissance des routes locales que les Colombiens. On découvre tout le temps de nouveaux itinéraires, des allées de sable qui, du jour au lendemain, sont pavées. C’est fantastique.


Explorateur devant l’éternel

Sa soif d’explorer est une source d’inspiration. Au bout d’un moment, les Colombiens l’ont suivi. « Si ce gros gringo en est capable, eux aussi », rit Tom. Petit à petit, il explore la Colombie, un magnifique pays pour les cyclistes. Les montagnes entre Medellín et Bogotá sont dignes d’un paysage de carte postale. Même si les ascensions ne sont pas de la tarte. Comme l’Alto de Letras : 80 kilomètres de montée sans le moindre mètre de terrain plat. « En Colombie, on n’est pas cycliste si on n’est pas capable d’escalader une montagne. Mais ces grimpeurs — on les appelle escarabajos, scarabées — sont des poids plume, alors que moi je traîne 100 kilos. »

 

Le bikepacking est la suite logique de la soif d’exploration de Tom. Il a entendu parler de la Transcontinentale après une victoire du Belge Kristof Allegaert. « Je me suis dit qu’il leur manquait une case. » Mais cela a tout de même piqué sa curiosité. Ce n’est que lorsqu’il a rempli le questionnaire qu’il s’est rendu compte que c’était du sérieux. « Combien de tunnels y a-t-il dans les Alpes entre ce point précis et cette chapelle ? » Ou : « Où trouve-t-on de quoi manger dans ce village à une heure du matin ? » « Le bikepacking, » Tom en prend soudain conscience, « c’est cinquante pour cent de cyclisme et cinquante pour cent de survie et de débrouille. » Plus qu’une course cycliste, la Transcontinentale est une lutte pour la survie.


Le bikepacking, c’est cinquante pour cent de cyclisme et cinquante pour cent de survie et de débrouille.

Merci à Eddy Merckx

Cela devient évident avant même le début de la Transcontinentale. Quand Tom assemble son vélo à l’aéroport de Bourgas, le dérailleur se casse. « J’avais quatre heures pour arriver au départ de la course. Je n’étais même pas encore parti et c’était presque la fin. » Il est monté dans un taxi pour foncer chez un réparateur de vélos qui ne parlait ni l’anglais, ni le français, ni l’allemand. Il s’est fait comprendre par la gestuelle.

 

Malheureusement, la pièce détachée n’était pas disponible. Quand Tom a annoncé qu’il venait spécialement de Belgique, le réparateur de vélo lui a fait visiter son atelier. Il était tapissé de photos d’Eddy Merckx. « L’homme s’est mis à limer une nouvelle vis comme un fou. »

 

Au point de départ, Tom évalue la concurrence : un mélange de hippies, d’athlètes de haut niveau et de randonneurs cyclistes. Même s’il comprendra plus tard que ce n’est pas les « watts générés par les jambes » qui constituent la clé du succès de cette course, mais des choses assez banales. Comment rester assis sur une selle sans douleur pendant des heures, par exemple ?


Pas de prix en espèces

Il est quatre heures, c’est la deuxième nuit de la Transcontinentale. Tom aimerait arriver à un village, 20 kilomètres plus loin. Mais la route est en pente et Tom est épuisé. Il va essayer de dormir sur la berge. Les plans changent, cela fait partie de l’ADN de cette course. « On crève un pneu, on a des crampes ou on a faim, ou la route n’est pas aussi bonne que prévu. »

 

La Transcontinentale, c’est persévérer jusqu’à la douleur, risquer de s’envoler au sommet d’une montagne et parfois rester en selle pendant 16 heures d’affilée. Faire trois cents kilomètres, dormir quatre heures et repartir. Et tout cela pour « l’honneur, une poignée de main et une bière à l’arrivée », comme le décrit bien Tom. « Cette absence de prix en espèce, c’est fantastique. Il s’agit juste de sport à l’état pur. Les participants roulent avant tout pour eux-mêmes. »


Les bikepackers participent pour l’honneur, une poignée de main et une bière à l’arrivée. Il s’agit juste de sport à l’état pur. Les participants roulent avant tout pour eux-mêmes.


Sur la route, Tom rencontre beaucoup de gens qui veulent changer de vie. Ces interminables kilomètres de route vous libèrent l’esprit. « Moi aussi, je me suis mis à penser différemment », dit-il. « Nous avons besoin de moins de choses que nous pensons. Pourquoi acheter une nouvelle voiture alors qu’une voiture plus ancienne roule tout aussi bien ? A-t-on même vraiment besoin d’une voiture ? Et de tous ces gadgets ? » Selon lui, c’est l’une des raisons du succès du bikepacking : la déconnexion de tout ce qui est numérique, ordinateurs, smartphones et smartwatches que l’on scrute toute la journée.


Leçon d’humilité

La Transcontinentale est une leçon d’humilité. De gratitude aussi. Ainsi, Tom n’oubliera jamais la vieille dame bulgare qui vendait des pastèques sur un étal en bord de route. « Il faisait étouffant et elle m’a découpé des morceaux qu’elle me tendait un à un. Après, elle a refusé que je la paie. Cette petite dame se cassait le dos dans les champs et ne gagnait presque rien. Et cette hospitalité ! »

 

Entre les épreuves à vélo, il y a de si beaux moments à vivre. Tom découvre qu’il aime rouler la nuit, quand il n’y a personne sur les routes et qu’il arrive à calmer ses pensées. Dans les montagnes de la région frontalière entre la Bulgarie et la Serbie, il ne voit pas un chat pendant des heures. « Deux voitures m’ont dépassé ce jour-là. Cette solitude, ça change un homme. Soudain, vous êtes 50 kilomètres plus loin et vous vous rendez compte que vous n’avez pas consulté votre carte depuis une heure et demie. Vous savez que vous avez roulé du point A au point B, mais vous ne savez pas exactement comment. »

 

Le sixième jour, Tom a abandonné la Transcontinentale. Épuisé, tant physiquement que mentalement. Il a fait trop d’erreurs de débutant. Mais c’est comme ça qu’on apprend et il fera donc une nouvelle tentative cette année. Bientôt, Tom retournera habiter en Belgique avec sa famille. « Pour permettre à mes enfants de bénéficier de notre excellent système d’enseignement », dit-il. Il fait un clin d’œil. « Même si mon premier réflexe était de me dire, yes, je vais pouvoir faire le tour d’Europe à vélo pendant les week-ends. »


Cinq questions fréquentes à propos du bikepacking

1. Qu’est-ce que le bikepacking ?

Le nom en dit long : le bikepacking est un mélange entre le backpacking et le biking. C’est une aventure à deux roues qui vous emmène sur des sentiers étroits et isolés. Les bikepackers dorment souvent à la belle étoile ou dans une petite tente. La liberté de se laisser porter par ses envies, même loin des sentiers pavés (c’est-à-dire : battus), est le plus grand avantage.

 

2. Quelle est la différence avec les randonnées à vélo ?

À première vue, le bikepacking ressemble aux vacances à vélo. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. C’est l’approche qui est différente : alors que les randonneurs enfourchent des vélos lourds avec des sacoches latérales colossales, les bikepackers préfèrent le minimalisme. Les sentiers forestiers sur lesquels ils cahotent sont souvent impraticables pour les vélos de randonnée.

 

3. Quel type de vélo faut-il pour le bikepacking ?

Les bikepackers recherchent un compromis entre vitesse et confort. Leur choix se porte donc souvent sur un gravel bike, qui combine les avantages du vélo de course et du VTT. À la fois assez robuste pour affronter les terrains accidentés et parfait pour foncer à toute allure sur l’asphalte. Et pourquoi pas un VTT ou un vélo de randonnée, mais dans ce cas, il vaut mieux adapter son itinéraire. 

 

4. Que faut-il emporter ?

Le moins possible. Troquez vos sacoches de vélo encombrantes contre de petits sacs qui se fixent au guidon, sous la selle et dans le cadre. Pour dormir, optez pour une tente ultralégère ou un sac de bivouac. Au début, ce qui compte, c’est plus l’envie de partir à l’aventure et moins le choix du meilleur équipement. Par contre, ne faites aucune concession sur l’eau ni sur le kit de réparation. Les deux certitudes du bikepacking, c’est que vous allez avoir soif et que vous allez crever un pneu.

 

5. Où faire du bikepacking ?

Partout, c’est ça qui est bien. La Transcontinentale a beau être l’eldorado de nombreux bikepackers, rien ne vous empêche de prendre vos affaires et d'enfourcher votre vélo pour partir dans les Ardennes le temps d'un week-end. Une quinzaine ambitieuse ou une micro-aventure de 24 heures, tout est possible.


Vous avez encore des questions à propos du bikepacking ? Vous cherchez encore d'autres idées de voyage à deux roues ? Pour en savoir plus, découvrez notre article sur cette remarquable tendance au pays du vélo.


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